Corrigé G2E 2026 : Giono et les vraies richesses

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Proposition de corrigé — non officielle. Concours G2E, session 2026, composition française, trois heures trente. Analyse du propos de Giono et dissertation développée sur les trois œuvres du programme.

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Comprendre le propos de Giono

Giono oppose la richesse accumulée à une richesse vécue : le vent, les saisons, les montagnes et les êtres naturels élargissent l’existence au lieu de se laisser seulement posséder. Son propos associe trois idées : la privation de ces expériences appauvrit l’homme ; une appartenance profonde relie l’homme au monde ; la mort elle-même appartient à cette continuité. La formule finale invite à accomplir son être, plutôt qu’à augmenter son patrimoine.

La difficulté tient à l’affirmation que tout aurait été fait pour l’homme. Est-elle compatible avec les résistances et l’indifférence de la nature ? Les trois œuvres permettent de défendre la richesse de la relation naturelle sans supposer que le monde soit providentiellement organisé pour nous.

Proposition de dissertation

Introduction

Dans Vingt mille lieues sous les mers, Aronnax découvre sous l’eau des paysages auxquels aucun musée ne lui donnait accès. Ces expériences semblent réaliser l’invitation de Giono à devenir riche de la nature. Pourtant, le même océan peut priver les voyageurs de l’air nécessaire à leur vie. L’enthousiasme devant le monde ne suffit donc pas à garantir son hospitalité.

La richesse évoquée par Giono n’est pas principalement monétaire : elle tient à l’intensité d’une existence ouverte aux éléments et aux êtres. Son invitation suppose aussi une unité entre l’homme et la nature, jusqu’à l’acceptation de la mort. Mais l’idée que tout serait fait pour nous semble transformer cette appartenance en faveur accordée à l’humanité. Dans quelle mesure l’expérience de la nature enrichit-elle l’existence sans abolir l’épreuve de l’altérité ? Les trois œuvres montrent d’abord que cette relation élargit notre vie ; elles en révèlent ensuite les résistances ; elles conduisent enfin à comprendre la richesse comme une relation à cultiver plutôt qu’un bien donné d’avance.

I. La nature donne accès à des richesses qui ne se réduisent pas à la possession

Chez Verne, la mer nourrit, vêt et transporte Nemo. Dans le chapitre « L’homme des eaux », il présente à Aronnax des aliments marins et décrit les ressources qui assurent l’autonomie du Nautilus. La richesse n’est plus seulement celle des biens terrestres : elle procède d’une relation active avec un monde jusque-là mal connu. La visite de la forêt sous-marine ajoute à ces ressources une expérience d’émerveillement. Le déplacement du regard révèle des formes et des couleurs que les connaissances antérieures d’Aronnax n’épuisaient pas.

La narratrice du Mur invisible éprouve une transformation plus radicale. La rupture avec la vie sociale ordinaire l’oblige à consacrer son attention aux animaux, aux ressources disponibles et aux variations du temps. Son existence se mesure désormais à des besoins concrets et à des relations vivantes. Ce dépouillement permet de penser la richesse autrement que par les objets de consommation ou le confort antérieur : ce qui importe devient ce qui permet de vivre et d’accompagner d’autres vivants.

Canguilhem éclaire cette différence entre quantité disponible et valeur vécue. Dans « Le vivant et son milieu », le milieu d’un organisme ne se réduit pas à un environnement physique uniforme. Les éléments prennent sens selon ses besoins et ses possibilités d’action. Un aliment, un abri ou un obstacle ne sont pas des qualités identiques pour tous les vivants. La richesse naturelle est donc relationnelle : elle existe dans un rapport entre un être et un monde, et non dans un inventaire universel de biens.

Transition. Cette dépendance peut enrichir notre existence, mais elle ne permet pas d’affirmer que le monde est fait pour nous ou que toute expérience naturelle est heureuse.

II. La résistance du monde contredit l’idée d’une faveur naturelle garantie

L’épisode « Faute d’air », dans la seconde partie du roman de Verne, donne une limite décisive à l’assurance de Nemo. Emprisonné sous la glace, le Nautilus ne peut renouveler son atmosphère ; ses occupants risquent l’asphyxie. L’océan admiré devient une menace. La technique repousse certaines contraintes, mais elle ne supprime pas la dépendance respiratoire. Ce passage contredit une interprétation littérale d’un monde entièrement disposé pour l’homme.

Dans Le Mur invisible, la survie demande du travail et reste exposée aux intempéries, à la maladie et à la peur. L’expérience de la forêt ne se réduit pas à la jouissance d’un paysage. La solitude rend sensible le coût d’une existence dépendante des saisons et des autres êtres. Être séparée d’une partie des conventions sociales ne signifie pas être délivrée de toute contrainte ; l’héroïne doit reconstruire des habitudes et répondre à des exigences matérielles.

Canguilhem invite également à ne pas privilégier spontanément le milieu humain comme s’il possédait plus de réalité que les milieux des autres organismes. La nature ne se réduit pas à nos usages. L’homme est un vivant parmi d’autres, même lorsqu’il construit une connaissance scientifique capable de corriger son expérience immédiate. L’appartenance au monde ne légitime donc ni son appropriation exclusive ni l’idée d’une finalité tournée vers nous.

La mort est certes une possibilité constitutive de la vie, mais la reconnaître ne rend pas toutes les pertes indifférentes. Chez Verne, l’angoisse d’Aronnax et les secours apportés par ses compagnons montrent que la continuité naturelle ne dispense pas de lutter pour une existence singulière. L’acceptation abstraite de la mortalité ne remplace ni le soin ni la solidarité.

III. Devenir riche de la nature demande une attention, un savoir et une responsabilité

L’impératif de Giono peut alors être conservé à condition de renoncer à la garantie providentielle. Devenir riche ne signifie plus recevoir passivement un monde déjà fait pour soi, mais apprendre à y vivre. Aronnax combine les connaissances du naturaliste avec le déplacement de son regard. Son savoir ne détruit pas nécessairement l’émerveillement ; il lui donne des distinctions et des prolongements. La science et l’expérience sensible peuvent ainsi s’aider.

Chez Haushofer, l’organisation quotidienne de la survie transforme la relation au milieu. Le travail n’est pas seulement une entrave au contact avec la nature : il devient l’une des manières d’en éprouver les rythmes et les possibilités. Les animaux familiers ne sont pas seulement des ressources ; leur présence donne une dimension relationnelle à une existence isolée. Une richesse véritable inclut alors des liens dont on accepte la dépendance et la fragilité.

Canguilhem permet enfin d’articuler vie et connaissance. Dans l’introduction de La Connaissance de la vie, penser répond à des difficultés rencontrées dans le rapport au monde. Le savoir peut contribuer à rétablir un équilibre au lieu de constituer une simple séparation hostile. L’expérience enrichissante n’est donc ni une immersion sans pensée ni une maîtrise sans limites. Elle associe l’attention à ce qui existe, l’apprentissage des contraintes et le soin apporté à la relation.

La solidarité de Ned et Conseil envers Aronnax, lors de l’asphyxie, donne une illustration concrète de cette richesse. Ce qui sauve n’est pas seulement l’abondance naturelle ou la puissance du navire : c’est aussi le partage de l’air disponible. Une existence accomplie dépend du monde, mais également de la manière dont les vivants y répondent ensemble.

Conclusion

Giono rappelle avec force que l’existence s’appauvrit lorsqu’elle perd le contact avec le monde vivant et se réduit à l’accumulation. Les trois œuvres confirment cette richesse de l’expérience, tout en refusant d’en faire un don sans condition. La nature ne garantit ni notre sécurité ni notre accomplissement. Devenir riche d’elle consiste à développer une relation attentive, instruite et responsable, capable d’accueillir ses possibilités et d’affronter ses résistances.

Repères dans les œuvres

Verne : première partie, chapitres X et XVII ; seconde partie, chapitre XVI. Canguilhem : introduction « La pensée et le vivant » et « Le vivant et son milieu ». Haushofer : récit de la survie, de l’isolement et des relations avec les animaux familiers. Ces références soutiennent une proposition de lecture ; elles ne constituent pas un plan imposé par le jury.

Texte de Verne ; présentation et extrait de Canguilhem par Vrin ; présentation du roman de Haushofer par Actes Sud.