Corrigé ENS 2007 : Gracq et la puissance de l’imagination
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Proposition de corrigé — non officielle. Épreuve commune aux ENS de Paris, Lyon et Cachan, filières MP et PC, session 2007, français, quatre heures. Dissertation sur l’imagination et les trois œuvres du programme.
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Analyse du propos de Gracq
Gracq ne présente pas l’imagination comme un simple ornement du réel. Il lui attribue une puissance de contestation : elle peut donner au monde un sens qui ne dépend pas de sa seule apparence extérieure. La métaphore judiciaire renverse la hiérarchie habituelle : ce n’est plus le réel qui vérifie les images ; l’imagination juge le réel et peut le trouver insuffisant.
Les trois œuvres demandent toutefois de distinguer deux questions : l’imagination a-t-elle effectivement une force capable de transformer l’existence ? Cette force justifie-t-elle qu’on lui reconnaisse une autorité souveraine sur la vérité ?
Proposition de dissertation
Introduction
Devant les moulins à vent, don Quichotte ne se contente pas d’embellir ce qu’il voit : il reconnaît des géants et engage un combat. L’imagination transforme une perception en décision et en aventure. Cet épisode paraît illustrer la puissance que Gracq oppose à un monde extérieur jugé insignifiant. Pourtant, le chevalier tombe et Sancho doit le secourir. Le réel ne se laisse pas abolir par une conviction.
L’imagination est donc plus qu’une décoration, mais peut-elle devenir une autorité souveraine ? Don Quichotte, De la recherche de la vérité et Un amour de Swann éclairent sa force, tout en obligeant à distinguer la transformation du vécu de la connaissance du vrai. Nous verrons d’abord qu’elle donne une forme active au monde ; ensuite que cette puissance n’est ni autonome ni sans danger ; enfin que les œuvres permettent d’en reconnaître la valeur sans lui abandonner tout jugement.
I. L’imagination peut transformer le monde vécu et la conduite
Chez Cervantès, don Quichotte ne place pas un voile provisoire sur des objets correctement identifiés. Le modèle chevaleresque commande ce qu’il reconnaît et ce qu’il fait. Dans le chapitre VIII de la première partie, les ailes des moulins deviennent les bras de géants. Sancho oppose une explication pratique, mais elle ne suffit pas à détourner son maître. L’imagination possède donc une efficacité : elle oriente l’attention, le désir de gloire et l’action.
Chez Proust, le rapprochement d’Odette avec la Zéphora de Botticelli transforme le jugement de Swann. Une femme qui ne correspondait pas d’abord à son désir entre dans un monde de références artistiques et de rêves. La ressemblance picturale ne demeure pas une comparaison extérieure ; elle contribue à la valeur qu’il lui attribue et à son attachement. L’imagination configure ce qui sera aimé.
Même Malebranche, qui s’attache à comprendre les erreurs, reconnaît la force de cette faculté. Le livre II expose notamment la communication des imaginations fortes : elles peuvent entraîner d’autres esprits dans les mêmes représentations. Ce pouvoir n’est donc pas une simple décoration privée. Il touche les jugements, les passions et les relations entre les hommes.
Transition. Les œuvres confirment l’efficacité de l’imagination. Mais sa capacité à produire un effet ne prouve ni sa liberté absolue ni la vérité de ce qu’elle impose.
II. Cette puissance dépend du réel et peut enfermer le sujet dans l’erreur
Les moulins ne disparaissent pas lorsque don Quichotte les attaque. La rotation d’une aile brise sa lance et le projette au sol. Après l’échec, il invoque Freston : un enchanteur aurait transformé les géants en moulins. L’explication conserve sa vision au prix d’une interprétation supplémentaire. L’imagination se montre ainsi capable de résister aux objections, mais cette résistance peut devenir un enfermement plutôt qu’une souveraineté légitime.
Malebranche conteste précisément l’autonomie absolue de la faculté. Dans sa physiologie du XVIIe siècle, les traces corporelles, les mouvements des esprits animaux et les dispositions du cerveau contribuent aux images. Il distingue une dimension active de l’âme et une dimension corporelle. Ces explications appartiennent à son système historique ; elles ne doivent pas être présentées comme les connaissances actuelles sur le cerveau. Elles permettent néanmoins de comprendre son objection philosophique : l’imagination dépend de causes et peut produire des erreurs. Sa vivacité n’équivaut pas à une preuve.
Dans Un amour de Swann, la transformation esthétique d’Odette n’efface pas sa vie propre. La jalousie fait proliférer des scénarios là où Swann manque de certitude. Il cherche des signes et des explications, mais son attachement peut orienter ce qu’il croit. La différence entre l’image aimée et la personne rencontrée devient source de souffrance. La puissance de l’imagination ne suffit pas à régler la relation à autrui.
La fin de l’épisode amoureux ajoute un déplacement important : Swann reconsidère son amour et constate qu’Odette ne correspondait pas à son goût initial. Le narrateur signale aussi les limites morales de cette réaction. Il ne suffit donc pas de substituer à une illusion passée un verdict présent supposé entièrement pur. Les jugements successifs dépendent eux aussi d’un état affectif.
III. Reconnaître la puissance imaginative sans confondre création et vérité
Les trois œuvres ne demandent pas de réduire l’existence à un inventaire sans imagination. Le monde chevaleresque de Cervantès donne une forme romanesque à l’écart entre des visions. Le lecteur peut rire d’une erreur tout en reconnaissant la capacité à produire une aventure, des relations et un regard sur les valeurs. Le roman ne supprime pas la différence entre géants et moulins ; il fait de cette différence une source de sens.
Proust donne également accès au travail par lequel une personne devient importante pour une autre. L’amour ne se réduit pas à la mesure objective de qualités. Pourtant, le narrateur permet d’examiner les déplacements, les contradictions et les habitudes qui composent cet attachement. La connaissance littéraire ne consiste pas à condamner toute imagination, mais à rendre ses opérations visibles.
Malebranche défend une exigence de discernement : il faut distinguer la force d’une image et la clarté d’une idée. Cette distinction limite la prétention de l’imagination à juger seule. Elle ne retire pas tout effet aux images ; elle interdit de considérer leur vivacité ou leur diffusion comme une garantie de vérité. L’examen rationnel répond à leur puissance au lieu de simplement l’ignorer.
On peut donc suivre Gracq lorsqu’il refuse l’idée d’une imagination décorative. Les œuvres montrent qu’elle modifie réellement notre monde vécu. Il faut cependant limiter sa souveraineté : créer un sens ne donne pas le droit d’abolir toute résistance des choses ou toute autonomie d’autrui. Une imagination féconde accepte aussi de devenir l’objet d’une réflexion.
Conclusion
Les trois œuvres confirment la puissance majeure de l’imagination : elle organise les perceptions, nourrit l’amour et oriente les actes. Elles ne lui accordent pourtant pas une autorité incontestable. Cervantès montre la résistance des choses, Malebranche analyse des dépendances et des erreurs, Proust dévoile les transformations du désir. Le propos de Gracq éclaire donc leur lecture à condition de distinguer la force créatrice d’une faculté de son droit à décider seule du vrai.
Repères dans les œuvres
Cervantès, première partie, chapitre VIII ; Malebranche, livre II, première partie, chapitre I, et troisième partie sur la communication des imaginations ; Proust, Un amour de Swann, dans Du côté de chez Swann, scènes du rapprochement pictural et fin de l’épisode amoureux.